Retournons à Meyrin avant de clore ce dossier. Cette commune de la banlieue genevoise a pour caractéristique de compter une moitié d'étrangers dans sa population : on y compte plus d'une centaine d'ethnies pour une population de quelque vingt-mille habitants. Le contexte démographique meyrinois explique peut-être le fait que le mouvement référendaire qui s'amorce actuellement dans la République soit parti de là. Mais le mouvement ne se fonde-t-il que sur quelques jeunes titillés par la chose politique ? Ou est-il plus communément partagé ? Pour en avoir une idée, il fallait aller sur place et poser la question aux habitants, notamment aux résidents étrangers, dont on a vu qu'ils étaient décrits par certains comme imperméables à la politique suisse. Nous avons d'ailleurs remarqué, au cours de notre recherche (qui n'a d'ailleurs aucune prétention statistique), qu'il était plus facile de faire parler ces derniers que les Suisses.
Ce que nous avons entendu recoupe les résultats de l'enquête neuchâteloise que nous avons évoquée plus haut : les immigrés ne constituent pas une masse uniforme et avide de prendre le pouvoir chez les Helvètes. Parmi eux, on trouve au contraire des avis très divers, voire même divergents, même si une majorité des avis exprimés est en faveur d'une accession, même limitée, aux droits politiques.
"Je crois que la Suisse pourrait accorder le droit de vote aux étrangers mais dans certaines limites , dit cette chilienne établie depuis plus de vint ans à Genève. Il faudrait un temps de résidence minimum, mais une fois ce temps passé, il me semblerait positif que les étrangers puissent donner leur opinion - et ce particulièrement sur des sujets qui les concernent, liés au domaine de l'enfance ou de l'urbanisme, par exemple. Je ne trouverais par contre pas juste que les étrangers puissent voter sur un sujet tel que l'armée, mais si on posait une limite au seul niveau communal, ce n'est pas ce genre de questions qui se posent." Son de cloche similaire chez cet Italien de trente-trois ans : "Je suis né à Meyrin, j'y ai toujours vécu. Je trouve que je devrais pouvoir voter sur les enjeux communaux et cantonaux, qui n'ont pas de grosses répercussions politiques. Cela me semble justifié vu le nombre d'années que j'ai passées ici. Ceci dit, je trouve normal que les Suisses n'aient pas envie que nous décidions à leur place quand il s'agit de questions telles que l'adhésion de la Suisse à l'Europe."
On est loin de points de vue extrêmistes et beaucoup d'étrangers éprouvent une certaine compréhension pour les peurs qui se sont manifestées lors des votations sur les droits politiques des étrangers. Mais pour eux, cela ne devrait pas occulter les aspects positifs qui découleraient de l'octroi de tels droits. Telle est la position défendue par une Américaine de Meyrin : "Je peux comprendre la peur qu'éprouvent les Suisses à l'idée de donner le droit de vote aux étrangers; je l'attribue à une volonté de rester maîtres sur leur terre. Je ne suis pas choquée par le fait que les étrangers n'aient pas de droits civiques ici, dans la mesure où très peu de pays accordent de tels droits. Mais je crois que s'ils laissaient aux étrangers la possibilité de voter, cela pourrait donner aux immigrés une motivation de s'intéresser plus à la vie du canton, et à s'y impliquer davantage. Finalement, ce 45% de la population qui ne participe pas, c'est un poids pour le canton. Des droits civiques pour les étrangers, ce serait un plus aussi au niveau de la sensation d'appartenance et de cohésion de toute la communauté, cela donnerait un sens plus approfondi à cette communauté." Mais les peurs des Suisses peuvent aussi apparaître comme déplacées :"Si j'étais suisse, j'aurais plutôt peur que les étrangers ne s'en aillent, rétorque la chilienne. De quoi vivrait Genève si elle n'abritait plus les organisations internationales et certaines grandes compagnies multinationales ?"
Une fois la nationalité obtenue, et le droit de vote avec, on peut s'exprimer de manière plus directe : le droit de vote aux immigrés, ce n'est que justice. "Je suis pour le droit de vote des étrangers, s'exclame ainsi cette binationale franco-suisse, d'origine française, rencontrée sur le parking du Centre commercial. Au niveau communal, je trouve que c'est évident qu'il devrait être accordé. Les enjeux communaux concernent tout le monde; pensons à ce qui se passait avant dans les communautés villageoises : toutes les décisions étaient prises en commun. Ca devrait être pareil maintenant, que l'on soit étranger ou non. Les Suisses de l'étranger ont le droit de vote, y compris au niveau communal, même s'ils vivent aux antipodes, tandis que des étrangers qui vivent ici depuis trente ans ne sont pas consultés : vous ne trouvez pas ça aberrant ?" Trente ans de vie à Meyrin sans voix au chapitre, c'est justement le cas de l'amie espagnole avec laquelle discutait notre dernière interlocutrice et dont nous avons interrompu la conversation : "J'ai le permis C, cela fait plus de trente ans que je vis à Meyrin. Je trouve que du moment que je paie mes impôts, je devrais pouvoir être consultée sur ce que l'on en fait. J'étais frustrée de ne pas pouvoir voter au sujet de la traversée de la rade. Je ne veux pas me naturaliser, parce que c'est trop cher. Mes enfants ne veulent pas non plus, à cause du service militaire..." Il faut noter la grande récurrence de l'arguement économique comme obstacle à la naturalisation : la procédure semble bien être réellement trop chère pour beaucoup de gens. Mais cela n'est pas la seule raison : "Je n'ai pas envisagé de prendre la nationalité suisse, nous explique l'Américaine déjà citée plus haut. D'une part parce que, mon mari ayant été jusqu'à récemment au service d'une organisation internationale, les années que nous avons passées ici n'entrent pas dans le compte requis pour obtenir la nationalité. D'autre part, je suis américaine, mon mari est italien, ça fait déjà beaucoup de nationalités, non ? Pourquoi en rajouter encore une autre ?" L'argument du service militaire, tel qu'il a été évoqué tout à l'heure, risque par contre d'amener de l'eau au moulin de ceux qui pensent que droits civiques et nationalité devraient demeurer liés.
Mais une telle opinion n'est pas le monopole des seuls Suisses. C'est aussi ce que pense, par exemple, ce Kosovar très engagé dans la lutte pour l'autodétermination de son peuple : "Si j'étais vous, je ne le donnerais pas. C'est le rôle du peuple autochtone que de guider son état. Seuls vous êtes capables de donner votre vie à votre patrie, comme moi je donne la mienne au Kosove. Bien entendu, je suis pour l'échange interculturel entre les peuples, car il constitue un enrichissement, mais chacun doit rester maître sur sa terre."
Finalement, on trouve aussi des immigrés qui ont trouvé une manière de participer, même sans droit de vote, comme ce Zaïrois de Meyrin qui a fui son pays et le régime de Mobutu : "Je trouve normal que les gens se sentent concernés par les enjeux de la Cité dans laquelle ils vivent, et qu'ils aient envie d'avoir leur mot à dire. Je n'ai jamais senti personnellement de frustration de ne pas pouvoir voter, mais le fait de ne pas avoir ce droit me pousse à me désintéresser de ce qui se passe. A quoi bon faire l'effort de m'informer si je ne peux pas donner mon avis ? Je suis certain que mon attitude serait différente si j'avais le droit de vote. J'ai en effet un intérêt pour la chose politique : depuis deux ans, je suis sympathisant du Parti démocrate chrétien, et j'ai occasionnellement assisté aux délibérations du Conseil Municipal. En plus d'être le lieu où je vis depuis quinze ans, la Suisse est pour moi une opportunité de réfléchir à comment les choses pourraient évoluer dans mon pays. Je vois la Suisse comme une école de démocratie." On peut sentir une certaine ambivalence dans le discours de cet homme qui dit être peu informé, alors qu'il assiste aux délibérations du parlement de sa commune. Mais son ambivalence correspond peut-être à l'ambiguïté de sa situation. Des trois endroits où il a vécu - sa région d'origine au Zaïre, la capitale Kinshasa et Genève - c'est dans cette dernière ville qu'il a passé le plus de temps. Quoiqu'il ait le projet de retourner dans son pays, au cas où le Zaïre parviendrait à se démocratiser, l'attachement et le respect qu'il ressent pour sa terre d'accueil n'en est pas diminué : "J'aimerais devenir un lien entre ces deux pays", dit-il.
Quelle place la Suisse peut-elle donner à des personnes riches d'un tel parcours ? Quelle voix ? N'est-ce pas une déperdition que de les ignorer ? Nous avons en effet souvent constaté un sens civique supérieur et une conscience aiguë de la valeur de la démocratie chez les immigrés, notamment ceux en provenance de pays totalitaires. L'exemple de cette chilienne que nous avons rencontrée, mariée à un Suisse après avoir fui le régime de Pinochet, nous est apparu comme particulièrement frappant. Elle affirme ne jamais rater un scrutin, même lorsque les sujets ne l'intéressent pas, et traîne parfois de force son mari jusqqu'au bureau de vote : "Je sais trop ce que l'on perd, quand on perd les droits démocratiques." Or, on le sait, de telles qualités font souvent défaut aux Suisses qui peuvent apparaître comme des enfants gâtés de la démocratie. A l'heure où tant de commentateurs déplorent l'abstentionnisme, ainsi que la perte de vitesse de la chose politique face aux impératifs économiques, de telles forces pourraient peut-être contribuer à raviver le débat et la démocratie dans notre pays. Ces voix d'ailleurs devraient participer d'une manière ou d'une autre à l'édification de notre vie commune ici. Reste à définir les modalités d'une telle participation.
1. Les jeunes remettent ça
2. Les métamorphoses d'un vieux débat
3. Les partis pris en Suisse. "Maîtres chez nous"
4. Perspectives internationales
5. Un vote différent?
6. Intégration et naturalisation
7. Multinationalité et naturalisation automatique?
8. Le coeur et la raison
9. Echecs et évolutions
10. Vox Populi